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Institut de l'UNESCO pour l'apprentissage tout au long de la vie


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« L’alphabétisation est la mission principale »

  • When:
    23 septembre 2016
  • Who: Werner Mauch, Institut de l’UNESCO pour l’apprentissage tout au long de la vie

De la nécessité de penser l’éducation par étapes : Werner Mauch de l’Institut de l’UNESCO pour l’apprentissage tout au long de la vie en marge d’un congrès à Sankt Pölten.

ENTRETIEN : Lisa Breit

STANDARD : Sur le sujet de la numérisation et de l’apprentissage, les positions oscillent entre euphorie et pessimisme le plus noir – quelle est la vôtre ?

Mauch : Il faut toujours penser aux opportunités et aux risques. La numérisation offre d’incroyables possibilités d’accéder au savoir. Les informations peuvent être diffusées très largement et très rapidement. Internet est également un merveilleux outil pour construire des communautés. Parallèlement, les nouvelles technologies peuvent aussi exclure, et créer un fossé numérique. L’inadéquation des mesures de protection des données et de nombreux autres aspects concernant « Big Data » présentent également des risques. Cependant, nous devons saisir les opportunités que la numérisation nous offre. Les occasions sont déjà là – il ne nous reste plus qu’à les saisir. Dans de nombreux pays, les téléphones mobiles font partie du quotidien. Nous pouvons aussi les utiliser pour des programmes d’apprentissage.

STANDARD : C’est pourquoi les États membres de l’UNESCO se fixent tous les douze ans des lignes directrices énoncées dans un « Cadre d’action pour l’éducation des adultes ». Comment est-il mis en œuvre ?

Mauch : Nous faisons le bilan tous les trois ans. Nous demandons à tous les États membres où ils en sont. Ensuite nous analysons les réponses et en tirons des conclusions. Le dernier rapport mondial en date vient de paraître, il est connu sous le sigle « GRALE III ». Les États membres y expliquent avoir réalisé des progrès significatifs dans tous les champs d’action.

STANDARD : Le décloisonnement et la reconnaissance des qualifications informelles sont deux axes importants. L’Autriche essaie de faire cela avec son cadre des certifications, qui attribue une échelle aux niveaux d’éducation. Sa mise en œuvre s’étire déjà sur de longues années – le progrès n’est pas aisé.

Mauch : L’idée existe depuis les années 1970, mais sa mise en œuvre s’est révélée délicate : comment peut-on attribuer une valeur aux compétences qui ne s’inscrivent pas dans le cadre de l’éducation classique ? Nous savons pourtant bien plus que ce que nos qualifications formelles sanctionnent. Et l’apprentissage au quotidien est essentiel : c’est de là que provient environ 80 pour cent de ce que nous savons.

STANDARD : La dernière tendance dans la reconnaissance du savoir informel est ce que l’on appelle le badge numérique, une sorte de certification numérique. Ce principe va-t-il s’imposer ?

Mauch : Les nouveaux médias offrent assurément toutes sortes de possibilités dans ce domaine. Nous suivons cela de près.

STANDARD : Quel défi est commun à tous ?

Mauch : Plus de 758 millions de personnes – aussi en Allemagne et en Autriche – ne savent ni lire ni écrire correctement. C’est un vrai scandale. Le problème est que l’analphabétisme est souvent considéré comme une maladie rare et difficile à traiter. Ce n’est pourtant pas le cas. On peut la combattre. Et les réfugiés ont assurément aussi un retard à combler, mais il ne s’agit pas uniquement d’eux. Il n’y a pas non plus une seule façon de faire, mais une multitude de possibilités. Il faut savoir que l’alphabétisation est un continuum qui comprend de nombreuses étapes intermédiaires, ce n’est pas tout ou rien. Comme pour le cadre national des certifications, nous devons aussi penser davantage en termes de niveaux de compétence. L’alphabétisation des adultes est en tout cas l’une des principales missions des prochaines années, en Europe et dans le monde.

STANDARD : Comment faire pour réussir ?

Mauch : On ne peut motiver les adultes à apprendre qu’en leur montrant ce que cela leur apporte. Il faut aussi partir de ce qu’ils savent déjà. Car les adultes ont déjà de l’expérience, et ils l’amènent avec eux. Enfin, il est aussi important de s’appuyer sur les traditions. Nous avons par exemple un projet en Inde qui donne aux femmes une formation de techniciennes en pompe à main. Là-bas, les femmes sont traditionnellement responsables de l’eau, c’est pourquoi le projet a bien fonctionné. De plus, cela leur a donné un rôle important, ce qui a rehaussé leur statut – elles devaient également apprendre à lire et à écrire, et l’ont fait volontiers. Pour couronner le tout, elles ont même commencé à s’organiser presque comme un syndicat.

STANDARD : Vous avez aussi un autre projet : les « villes apprenantes ».

Mauch : Nous voulons soutenir l’apprentissage dans les villes et au niveau des communes, car c’est là qu’il a lieu. Le réseau comprend plus de 100 villes de 28 pays. Douze de ces villes ont été distinguées l’année dernière pour les progrès qu’elles ont réalisés, dont Amman en Jordanie, Mexico au Mexique et Beijing en Chine, mais aussi Baher Dar en Éthiopie, Espoo en Finlande ou Ybycuí au Paraguay.

WERNER MAUCH (59 ans) est directeur du programme pour l’éducation des adultes à l’Institut de l’UNESCO pour l’apprentissage tout au long de la vie à Hambourg.